Eloge de la mauvaise musique

– Marcel Proust –

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu’elle s’est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu’elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l’histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l’amour, de la mauvaise musique, n’est pas seulement une forme de ce qu’on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c’est encore la conscience de l’importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de « bagues d’or », de « Ah! Reste longtemps endormie », dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut – confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu’on leur confie donnent l’enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. tels arpèges, telle « rentrée » ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu’importe que les maisons n’aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s’envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l’autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.

Extrait de « Les plaisirs et les jours », Chapitre XIII

Marcel Proust et la musique

Dans cette lettre importante du 20 avril 1918, adressée à Jacques de Lacretelle (1888 – 1985), Marcel PROUST s’explique clairement sur l’origine des personnages figurant dans le premier tome de son œuvre (« Du côté de chez Swann ») comme sur les pièces musicales dont il s’est inspiré pour « composer » la Sonate de Vinteuil.

Paris, 20 avril 1918

Cher ami,

Il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre ; ou bien il y en a huit ou dix pour un seul ; de même pour l’église de Combray, ma mémoire m’a prêté comme « modèles » (a fait poser), beaucoup d’églises. Je ne saurais plus vous dire lesquelles. Je ne me rappelle même plus si le pavage vient de Saint-Pierre-sur-Dives ou de Lisieux. Certains vitraux sont certainement les uns d’Evreux, les autres de la Sainte-Chappelle et de Pont Audemer. Mes souvenirs sont plus précis pour la Sonate. Dans la mesure où la réalité m’a servi, mesure très faible à vrai dire, la petite phrase de cette Sonate, et je ne l’ai jamais dit à personne, est (pour commencer par la fin), dans la soirée Sainte-Euverte, la phrase charmante mais enfin médiocre d’une Sonate pour piano et violon de Saint-Saëns, musicien que je n’aime pas. (Je vous indiquerai exactement le passage qui vient plusieurs fois et qui était le triomphe de Jacques Thibaut.) Dans la même soirée un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu’en parlant de la petite phrase j’eusse pensé à l’Enchantement du Vendredi Saint. Dans cette même soirée encore quand le piano et le violon gémissent comme deux oiseaux qui se répondent j’ai pensé à la Sonate de Franck surtout jouée par Enesco (dont le quatuor apparaît dans un des volumes suivants). Les trémolos qui couvrent la petite phrase chez les Verdurin m’ont été suggérés par un prélude de Lohengrin mais elle-même à ce moment-là par une chose de Schubert. Elle est dans la même soirée Verdurin un ravissant morceau de piano de Fauré. Je puis vous dire que (Soirée Sainte-Euverte) j’ai pensé pour le monocle de M. de Saint-Candé à celui de M. de Bethmann (pas l’Allemand, bien qu’il le soit peut-être d’origine, le parent des Hottinguer), pour le monocle de M. de Forestelle à celui d’un officier frère d’un musicien qui s’appelait M. d’Ollone, pour celui du général de Froberville au monocle d’un prétendu homme de lettres, une vraie brute, que je rencontrais chez la Princesse de Wagram et sa soeur et qui s’appelait M. de Tinseau. Le monocle de M. de Palancy est celui du pauvre et cher Louis de Turenne qui ne s’attendait guère à être un jour apparenté à Arthur Meyer si j’en juge par la manière dont il le traita un jour chez moi.

Le même monocle de Turenne passe dans le Côté de Guermantes à M. de Bréauté je crois. Enfin j’ai pensé pour l’arrivée de Gilberte aux Champs-Elysées par la neige, à une personne qui a été le grand amour de ma vie sans qu’elle l’ait jamais su (ou l’autre grand amour de ma vie car il y en a au moins deux) Mlle Benardaky, aujourd’hui (mais je ne l’ai pas vue depuis combien d’années) Princesse Radziwill. Mais bien entendu les passages plus libres relatifs à Gilberte au début de A l’ombre des Jeunes filles en fleurs ne s’appliquent nullement à cette personne car je n’ai jamais eu avec elle que les rapports les plus convenables. Un instant, quand elle se promène près du Tir aux Pigeons, j’ai pensé pour Mme Swann à une cocotte admirablement belle de ce temps-là qui s’appelait Clomesnil. Je vous montrerai des photographies d’elle. Mais ce n’est qu’à cette minute-là que Mme Swann lui ressemble. Je vous le répète, les personnages sont entièrement inventés et il n’y a aucune clef. Ainsi personne n’a moins de rapports avec Madame Verdurin que Madame de Briey. Et pourtant cette dernière rit de la même façon. Cher ami, je vous témoigne bien maladroitement ma gratitude de la peine touchante que vous avez prise pour vous procurer ce volume en le salissant de ces notes manuscrites. Pour ce que vous me demandez de copier, la place manquerait mais si vous le voulez je pourrai le faire sur des feuilles détachées que vous intercalerez. En attendant je vous envoie l’expression de mon amicale reconnaissance.

Marcel PROUST

LES SOIRÉES CHEZ LES VERDURIN

 Causerie de Jean-Yves Tadié

Dans une deuxième causerie, Jean-Yves Tadié évoquera la peinture satirique du public  musical, de ses goûts de ses attitudes, faite par Marcel Proust lorsqu’il décrit les soirées chez les Verdurin. Mais c’est aussi l’occasion de découvrir, à l’audition d’une sonate ou d’un quintette, tous les sens superposés de la musique.

BONNE OU MAUVAISE MUSIQUE ?

Causerie de Jean-Yves Tadié

Proust a fréquenté assidûment le music-hall. La musique légère , les chansons de Mayol ou d’Yvette Guilbert, la valse des  fleurs, les opérettes de Victor Massé, les féeries musicales lui sont connues et figurent dans son œuvre.

Cet « éloge de la mauvaise musique » fera l’objet d’une première causerie de Jean-Yves Tadié.

 

– Marcel Proust –

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu’elle s’est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu’elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l’histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l’amour, de la mauvaise musique, n’est pas seulement une forme de ce qu’on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c’est encore la conscience de l’importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de « bagues d’or », de « Ah! Reste longtemps endormie », dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut – confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu’on leur confie donnent l’enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. tels arpèges, telle « rentrée » ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu’importe que les maisons n’aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s’envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l’autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.

Extrait de « Les plaisirs et les jours », Chapitre XIII

Concert I – 20 juillet 2018 – 21h

PASTICHES ET MÉLANGES

Emmanuel CHABRIER (1841-1894)

  • Souvenirs de Munich, fantaisie en forme de quadrille sur les thèmes favoris deTristan et Isolde, pour piano à quatre
    mains, composée en 1885-1886 et parodiant le matériau musical de l’opéra deWagner, publiée en1911. Œuvre dédiée à Antoine Lascoux, ardent défenseur en France du maître de Bayreuth.
    Pantalon – Été – Poule – Pastourelle – Galop

« Si l’on cherche ce que la vraie grandeur imprime en nous, c’est trop vague de dire que c’est le respect, et c’est même plutôt une sorte de familiarité. Nous sentons notre âme, ce qu’il y a de meilleur et de plus sympathique en nous, en eux, et nous nous moquons d’eux comme de nous-mêmes». Marcel Proust

Hélène Déchin, Emmanuel Mercier, piano

RICHARD WAGNER (1813-1883) / AUGUST  WILHELMJ (18451908)

  • Romance (Albumblatt), WWV 64

Nikolaï Tsygankov, violon – Hélène Déchin, piano

LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

  • An die ferne Geliebte (À la Bien-aimée lointaine), Op. 98, pour voix et piano

Premier cycle de six lieder de l’histoire de la musique, composé entre 1815 et 1816 sur des poèmes d’Alois Jeitteles

« Auf dem Hügel sitz’ich, spähend… »
« Wo die Berge so blau… »
« Leichte Segler in den Höhen… »
« Diese Wolken in den Höhen… »
« Es kehret der Maien, es blühet die Au… »
« Nimm sie hin denn, diese Lieder… »

François Le Roux, baryton – Emmanuel Mercier, piano

REYNALDO HAHN  (1874-1947)

  • Paysage, sur un poème d’André Theuriet
    À deux pas de la mer qu’on entend bourdonner, je sais un coin perdu de la terre bretonne…
  • À Chloris, sur un poème de Théophile de Viau
    S’il est vrai Chloris que tu m’aimes…
  • Infidélité, mélodie sur un poème de Théophile Gautier
    Rien n’a donc changé que vous…

François Le Roux, baryton – Emmanuel Mercier, piano

  • Trois  préludes sur des airs populaires irlandais, pour piano 4 mains, 1893
    1. The little red Lark – 2. My love’s an arbutus – 3. The willow tree.

Hélène Déchin, Emmanuel Mercier, piano

JULES MASSENET (1842-1912)

  • Élégie des Erinnyes pour violoncelle et piano, 1873 op. 10 n° 5

 tirée des Érinnyes, tragédie de style antique de Leconte de Lisle

Alain Brunier, violoncelleHélène Déchin, piano

CHRISTOPH WILLIBALD GLÜCK (17141787) / ABRAM CHASINS (1903-1987)

  •  Ballet des ombres heureuses

Transcription pour piano. Extrait d’Orphée et Eurydice.

Marcel Proust compose des « Portraits de musiciens » en l’honneur des compositeurs favoris de sa jeunesse, et notamment celui de Glück. Ses vers font à allusion à cinq de ses opéras dont Orphée et Eurydice.

GABRIEL FAURÉ (1845 -1924) 

  • Nocturne no6, op.63 – 1894

Marcel Proust rencontre Gabriel Fauré en 1895. C’est en 1915 que l’auteur de la Recherche révèle à Antoine Bibesco s’être servi de certaines œuvres de Fauré pour les mouvements espacés de la sonate de Vinteuil.

Emmanuel Mercier, piano

CLAUDE ACHILLE DEBUSSY  (1862-1918)

  • Pelléas et Mélisande

Transcription du drame lyrique pour trio avec piano de Léon Roques et Henri Mouton (1909)

Ce n’est qu’en 1911 que Proust prend véritablement connaissance des compositions de Debussy. Le 21 février, il écoute Pelléas retransmis de l’Opéra-Comique. Il confie dans un premier temps qu’il a ressenti une  « impression extrêmement agréable ».

« Je demande perpétuellement Pelléas au théâtrophone comme j’allais au concert Mayol. Les parties que j’aime le mieux sont celles de musique sans paroles. »

Laurent Le Flécher, violon –  Alain Brunier, violoncelle – Hélène Déchin, piano

Concert II – 21 juillet 2018 – 21h

À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

 LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

  • La Grande Fuguepour quatuor à cordes, opus 133, composée entre 1824 et 1825

Le 26 février 1913, Proust écoute à la salle Pleyel le quatuor Capet jouer les quinzième, seizième et dix-septième quatuor (Grande fugue). Il commence alors à prendre des notes pour le développement de la sonate en quatuor. Le 7 mars 1916, il écrit à Madame Albert Hecht : «  Depuis quelques années, les quatuors de Beethoven et la musique de Franck sont devenus mon principal aliment spirituel. »

Nicolaï Tsygankov, violon – Laurent Le Flécher, violon – Sarah Brayer-Leschiera, alto – Alain Brunier, violoncelle

REYNALDO HAHN (1874-1947)

  • Berceuse des jours sans nuages
  • Berceuse pour la veille de Noël
  • Berceuse pour les enfants de marins

Hélène Déchin – Emmanuel Mercier, piano

GABRIEL FAURÉ (1845 -1924) 

  • La Bonne Chanson, Op. 61

     

Cycle de neuf mélodies composé entre 1892 et 1894 d’après le recueil éponyme de Paul Verlaine,  dédicacée à Emma Bardac. Écrit à l’origine pour voix et piano, Fauré le réarrange ensuite pour voix, piano et quintette à cordes.

Une sainte en son auréolePuisque l’aube granditLa lune blanche luit dans les bois  J’allais par des chemins perfidesJ’ai presque peur, en vérité – Avant que tu ne t’en aillesDonc, ce sera par un clair jour d’étéN’est-ce pas ?L’hiver a cessé

Marcel Proust confie à Pierre Lavallée, en septembre 1894 qu’il adore La Bonne Chanson dont il vient de lire la partition et qu’il entendra chez Madeleine Lemaire.

Proust à Fauré : « Je n’aime, je n’admire, je n’adore pas seulement votre musique, j’en ai été, j’en suis encore amoureux ; bien avant que vous me connusssiez, vous me remerciiez d’un sourire ou dans les réunions, le tapage de mon enthousiasme ayant forcé à un 5e salut votre dédaigneuse indifférence au succès. »

François Le Roux, baryton

Nicolaï Tsygankov, violon – Laurent Le Flécher, violon – Sarah Brayer-Leschiera, alto – Alain Brunier, violoncelle – Emmanuel Mercier, piano

~~~~~~~~~~~~~~  Entracte  ~~~~~~~~~~~~~~

REYNALDO HAHN (1874-1947)

  • Berceuse des soirs d’automne
  • Berceuse créole, « Selfiana »

Hélène Déchin – Emmanuel Mercier, piano

FRANZ SCHUBERT (1797-1828) /FRANZ LISZT (1811-1886)

  • Litanei (auf das Fest Aller Seelen)

       Mélodie transcrite pour piano   D.343

Peu de mentions sur Schubert dans l’œuvre de Proust mais l’auteur déclare à Jacques Lacretelle que la petite phrase de Vinteuil évoquait Schubert.

Emmanuel Mercier, piano

LÉON DELAFOSSE (1874-1951)

  • Étude
  • Valse

Emmanuel Mercier, piano

JEAN-PHILIPPE RAMEAU (16831764) / LEOPOLD GODOWSKY (1870-1938)

  • Elégie (Second Livre pour clavier -1724), transcription

Le 23 mars 1895, Proust entend Dardanus de Rameau dans le salon de la princesse Edmond de Polignac et s’enthousiasme.

Emmanuel Mercier, piano

REYNALDO HAHN (1874-1947)

  • Berceuse pensive
  • Berceuse tendre

Hélène Déchin – Emmanuel Mercier, piano

 RICHARD WAGNER (1813-1883)

  • Siegfried Idyll, quintette avec piano

       

Le public français réserve aux opéras wagnériens un accueil plus que froid.  Mais en 1891, Lohengrin fait basculer une grande partie de l’opinion. En 1893, Proust se rend à l’opéra pour entendre la Walkyrie. Dans sa Mélomanie de Bouvard et Pécuchet, Bouvard est résolument wagnérien et le restera.

Wagner compose Siegfried-Idyll dans sa maison de Tribschen, près du lac de Lucerne en Suisse, où il habite alors avec Cosima et ses deux enfants. L’œuvre est destinée à constituer une surprise pour Cosima à l’occasion de son anniversaire, le 25 décembre 1870, un orchestre de 15 instrumentistes est formé de quelques intimes et de musiciens de l’orchestre de Zurich. Le nombre de musiciens est établi en fonction du lieu de l’exécution, c’est-à-dire l’escalier de la maison de Tribschen, menant à la chambre de Cosima. Dans la matinée du 26 décembre 1870, les musiciens s’introduisent silencieusement dans la maison, installant leurs pupitres dans l’escalier. Cosima dort encore. À sept heures, l’orchestre commence à jouer…

La pièce se présente comme un canevas de différents thèmes majoritairement empruntés à un précédent opéra de Wagner, Siegfried . Les deux thèmes principaux de Siegfried-Idyll sont : la Paix, dit aussi thème de l’Immortelle bien-aimée et  le personnage de Siegfried.

Nicolaï Tsygankov, violon – Laurent Le Flécher, violon – Sarah Brayer-Leschiera, alto – Alain Brunier, violoncelle – Hélène Déchin, piano

Concert III – 22 juillet 2018 – 21h

LE TEMPS RETROUVÉ

GABRIEL FAURÉ (1845 -1924) / ANDRÉ MESSAGER (1853-1929)

  • Souvenirs de Bayreuth, pour piano à 4 mains

Fantaisie en forme de quadrille sur les thèmes favoris de L’Anneau du Nibelung de Richard Wagner, composée par Fauré et André Messager en 1880 et parodiant le matériau musical de la Tétralogie de Wagner. Suite de cinq pièces brèves :

1- Reprise de l’appel de Brunnhilde « Hoiotoho » et la célèbre chevauchée du début de l’acte III de La Walkyrie
2- Leitmotiv du « Tarnhelm» (le heaume qui rend invisible) de L’Or du Rhin,
3- Chant d’amour de Siegmund (La Walkyrie),
4- Leitmotiv du « feu magique » et l’appel de Wotan à la fin de La Walkyrie
5- L’appel de Siegfried à l’acte III du Crépuscule des Dieuxet le chant des filles du Rhin qui ouvre et ferme la Tétralogie.

Paraphrase aux allures de parodie facétieuse, proche des Souvenirs de Munich d’Emmanuel Chabrier, qui brocardaient les « thèmes favoris » de Tristan et Isolde, introduisant une note d’humour dans cet univers sensible qu’est l’œuvre pour piano de Fauré.

Hélène Déchin – Emmanuel Mercier, piano

RICHARD WAGNER (1813-1883) / MORITZ MOSZKOWSKI (18541925)

  • La mort d’Isolde, pour piano seul

Proust classait Tristan au sommet de l’œuvre de Wagner comme en atteste une lettre de 1921 dans la Nouvelle Revue française : « Pour moi qui admire beaucoup Wagner, je me souviens que dans mon enfance, l’enthousiasme qu’on devait réserver aux vrais chefs-d’œuvre comme Tristan, était excité par des morceaux insipides comme la Romance à l’étoile… » Pour le dîner de gala donné au Ritz en 1907,  Proust souhaite entendre la transcription pour piano de La Mort d’Yseult.

Emmanuel Mercier, piano

LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

  • Elegie auf den Tod eines Pudels pour voix et piano, 1787

François Le Roux, baryton – Emmanuel Mercier, piano

LÉON DELAFOSSE (1874-1951)

  • Les Chauves-souris

Mélodies sur des poèmes de Robert de Montesquiou-Fézensac

« Je me suspends aux ailes de vos Chauves-souris », dira Proust qui avait surnommé le compositeur et jeune pianiste virtuose l’Ange.

  • Noctambules

Les êtres noctambules/Font, ainsi que des bulles,/Crever pour eux les nuits/Et les ennuis.

  • Mensonges

Mélodie sur un poème de Marcel Proust
Tes yeux vagues, tes yeux avides/ Tes yeux profonds hélas ! sont vides/Profonds et vides/Et la tendresse d’un bleu pâle.

François Le Roux, baryton – Emmanuel Mercier, piano

REYNALDO HAHN (1875-1947)

  • Watteau – Portraits de peintres, pour récitant et piano

D’après les poésies de Marcel Proust

Le 26 mai 1895, les Portraits sont présentés pour la première fois dans le salon de Madeleine Lemaire, accompagnés au piano par Hahn. Les textes avaient été inspirés par les fréquentes visites effectués par Proust au Louvre entre 1892 et 1893.

  • Fêtes galantes, sur un poème de Verlaine

Les donneurs de sérénades et les belles écouteuses… tourbillonnent dans l’extase d’une lune rose et grise…

  • Quand la nuit n’est pas étoilée…, sur un poème de Victor Hugo

Viens te bercer aux flots des mers

François Le Roux, baryton – Emmanuel Mercier, piano

CAMILLE SAINT-SAËNS (1835- 1921)

  • Valse mignonne, op 104
  • Allegro appassionato, op 70

Proust rencontre le compositeur à Dieppe l’été 1895. Il publie deux articles élogieux à son propos. Il reconnaîtra ultérieurement qu’il fut une source d’inspiration pour la Sonate de Vinteuil.

Emmanuel Mercier, piano

~~~~~~~~~~~~~~  Entracte  ~~~~~~~~~~~~~~

CÉSAR FRANCK (1822-1890)

  • Quintette pour piano, deux violons, alto et violoncelle FWV 7

– Molto moderato quasi lento
– Lento con molto sentimento
– Allegro non troppo ma con fuoco

Le premier grand quintette du répertoire français. Composé en 1879 et dédié à Saint-Saëns, il est créé le 17 janvier 1880 à la Société nationale de musique par le quatuor Marsick avec Saint-Saëns au piano. L’accueil de ce dernier est plutôt réservé alors qu’un Claude Debussy fervent admirateur y vit de la vraie musique.

Nicolaï Tsygankov, violon – Laurent Le Flécher, violon – Sarah Brayer-Leschiera, alto – Alain Brunier, violoncelle – Emmanuel Mercier, piano

Pianos Bechstein

«  On ne devrait composer que pour les pianos Bechstein. »  Claude Debussy

Cette citation de Debussy soulève une question devenue récurrente depuis quelques décennies déjà : ne serait-il pas plus juste d’interpréter les œuvres du répertoire sur les instruments pour lesquels elles furent composées ?

Au cours du XXe siècle, une volonté manifeste de privilégier la puissance (en relation avec l’ouverture de salles de concert de plus en plus imposantes) face à des instruments tombés en désuétude, mais possédant davantage de raffinement sonore, a fini par détourner le message d’une certaine esthétique française forgée dans les cercles cultivés des milieux artistiques de la fin du XIXe siècle.

Depuis les années 1970 s’est dessiné un mouvement inexorable qui a révolutionné l’écoute et l’approche de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, grâce à des recherches très poussées sur la facture des instruments anciens et leur usage dans un contexte historique. Ces recherches ont aussi affecté la qualité du timbre, de la technique, du toucher, en essayant de restituer le plus précisément un univers sonore passé.

Le répertoire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle est aujourd’hui à son tour revisité par les pianistes qui apprécient, d’une part, les coloris des instruments de facture ancienne, contemporains de la composition des œuvres qu’ils exécutent et, d’autre part, les qualités intimistes qui servent la voix humaine.

Le choix de ce Bechstein 1910 participe de la volonté d’introduire l’auditeur dans un univers sonore proche de celui qui a vu la naissance des œuvres proposées au programme. 

Debussy n’était pas le seul à privilégier les Bechstein.

Le 6 octobre 1860, Franz Liszt fait l’acquisition de son premier piano à queue Bechstein. Son choix déterminera l’avenir et la réputation du facteur face aux concurrents que sont Feurich ou Blüthner, deux fabricants de Leipzig,  ou encore Steinway, qui a commencé de produire à Braunschweig et continue à New York à partir de 1853.

Bechtsein crée un son nouveau avec l’éclat minéral et tempéré des aigus et des basses profondes, bien timbrées, à partir desquelles se tissent de multiples plans sonores. La manufacture jouera un rôle majeur dans l’évolution de la musique durant les décennies suivantes puisque de nombreux compositeurs vont choisir ces instruments pour s’exprimer.

À l’automne 1860, Hans von Bülow envoie à Liszt une lettre dans laquelle il précise avoir joué la Sonate en si mineur à Leipzig sur « un Bechstein ultrasublime ».

Un autre événement important a lieu deux ans plus tard, lors de l’Exposition universelle de Londres organisée en 1862 : Carl Bechstein remporte plusieurs médailles face à ses concurrents britanniques, pourtant favorisés puisqu’ils sont sur leur terrain. Le jury justifie sa décision de la manière suivante : « Les instruments Bechstein se caractérisent par une éminente fraîcheur, un son libre, un toucher agréable et des registres équilibrés. Ils peuvent par ailleurs résister au jeu le plus vigoureux ».

Gustave Samazeuilh

De famille bordelaise, Gustave est un fils de Fernand Samazeuilh, banquier, et de Marie Elise Lefranc, fille de l’ancien ministre de l’Intérieur Victor Lefranc.

D’abord élève d’Ernest Chausson, il entre à la Schola Cantorum en 1900 et travaille avec Vincent d’Indy et Charles Bordes. Il bénéficie également des conseils de Paul Dukas. Il sera proche des musiciens de son temps comme Enesco, Fauré, Ravel, Roussel et l’ami de Richard Strauss.

Gustave Samazeuilh fut compositeur, mais aussi pianiste. En dépit de sa longue carrière, son œuvre, où se mêlent avec une subtilité d’écriture bien personnelle influences post-franckistes et réminiscences debussystes, est assez peu fournie et date, pour l’essentiel, d’avant la Seconde guerre mondiale. Il fut ainsi davantage célèbre comme critique, entre autres à La République française et à La Revue musicale, ou comme musicographe et traducteur. Il a notamment traduit en français le drame musical en trois actes de Richard Wagner, Tristan et Isolde, et fait paraître des études sur Paul Dukas et Ernest Chausson ainsi que ses souvenirs musicaux.

Il a écrit, en outre, plus d’une centaine de réductions pour piano d’œuvres de ses contemporains. On lui doit notamment une réduction pour flûte (ou violon) et piano du Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy.

Le Chant de la mer a été l’œuvre de référence pour tous les pianistes du début du siècle, le pendant du triptyque de Ravel Gaspard de la nuit en termes de technique pianistique. La troisième pièce Tempête et lever du jour sur les flots reprend une grande partie des ingrédients de Scarbo (outre les réminiscences au prélude de Debussy Ce qu’a vu le vent d’ouest).

Il ne s’agit en rien d’une pâle copie car l’univers sonore est tout à fait particulier. La deuxième pièce que vous entendrez fait penser à Ondine de Ravel.